Un mendiant qui marchait courbé sous la bourrasque, serrant son vieux manteau croisé sur sa poitrine, retînt mon attention: il avait triste mine et je ne sais pourquoi j’eu, tout à coup, pitié.
Ma voiture garée à l’abri, j’attendais: je ne sais plus trop quoi au juste; mais j’attendais, et de le voir ainsi, pauvre âme solitaire, je ne pu m’empêcher soudain de lui crier:
- Où allez-vous comme ça, brave homme? Où allez-vous!
Le vieillard grelottant de froid n’entendit pas et continua sa marche dans la neige et le vent, insensible à l’appel que j’avais bredouillé. J’eu honte et je sentis mes yeux au bord des larmes.
N’y avait-il pas quelqu’un prêt à le secourir?
Allais-je le laisser, dans le soir s’évanouir?
Et Devant la misère! Allais-je rendre les armes?…
Je ne sais trop comment, deux pas derrière lui, tendant la main vers l’homme, doucement, je lui dis:
- Il y’a là une auberge. Venez vous réchauffer. Comment vous nommez-vous? Il répondit:
- Personne.
Un peu interloquée, je le pris par le bras et l’entraîna quand même vers la salle éclairée.
Notre entrée impromptue fit s’arrêter les langues et chacun détailla le vieux mendiant…et moi.
Je fis asseoir « Personne » qui ne protesta pas. Il grelottait de froid et semblait mort de faim. Je commandais à l’aubergiste:
- Deux potages bien chauds et un vin de pays. Vous y ajouterez une grosse miche de pain ainsi que du pâté, un bon saucisson et puis un bon fromage: tout ce qu’il faut pour ce brave homme qui vit dehors et qui à froid. Ah! J’oubliais! Avez-vous des petits cigares et du tabac à rouler ou gris? Oui? Vous me mettrez deux boîtes de cigares et deux boîtes de tabac pour sa pipe.
Il ne peut guère profiter de grand-chose et il est âgé! Passer l’hiver dehors à son âge nécessite des calories! Tout lui est donc permis! Qui sait pour combien de temps encore il va pouvoir tenir par ce temps rigoureux et dans l’indifférence totale de ce monde bien cruel?
Puisqu’on y est, vous me préparerez la même chose dans un sac à dos si vous avez sauf, bien sûr, le potage! Ça va de soi! Je vous remercie de votre amabilité.
L’aubergiste ne cachait pas son étonnement. Tout au long de ma tirade il n’avait pas bougé d’un poil. Réticent à souhait, il attendait, son regard allant de mon étrange compagnon à moi sans décoller les pieds de l’endroit où il se trouvait.
- Et bien quoi? Qu’attendez-vous? Je vous ai passé commande! L’aubergiste ne bougeait toujours pas. L’idée me vînt de sortir une liasse de billets de mon portefeuille qui se trouvait dans mon sac à main. L’aubergiste se décida à délier sa langue:
-Vous n’êtes pas très prudente, madame, de sortir tous ces billets devant les clients. Il se pourrait bien que dans le lot, quelqu’un vous attende dehors dès que vous sortirez.
- Ne vous occupez pas de ce que j’ai dans la main et faîtes ce que je vous ai dit. Si je ne vous avais pas montré que j’avais de quoi payer, vous ne m'auriez pas servie! Êtes-vous en mesure de refuser cette commande?
- Non, madame. Dit-il en continuant d’essuyer ses verres.
Je lui fis de nouveau miroiter sous le nez et d’assez près pour qu’il en sente l’odeur, les billets que j’avais encore dans main:
- Alors, aubergiste? Vous vous bougez ou dois-je aller ailleurs?… L’aubergiste sembla se mettre en mouvement devant la perspective de la somme inopinée et importante qu’il allait se palper.
Je continuais à le titiller avec mon argent ce qui le décida enfin à s’exécuter.
Le pauvre vieux ne disait mot.
Il restait auprès de moi et attendait que je cherche une table libre pour que l’on puisse s’asseoir. Dans l’auberge, il y avait une immense cheminée qui dispensait généreusement sa chaleur à l’assemblée de consommateurs ce qui incitait les habitués à ne pas se risquer à l’extérieur où le vent et cette neige collante qui tombait déjà depuis une paire d’heures et beaucoup plus drue que lorsque nous étions arrivés.
Cela faisait du bien d’être au chaud et je crois qu’à ce moment précis, aucune personne présente n’avait envie de s’aventurer dehors.
Une torpeur bienfaisante et pénétrante de sérénité envahit mon brave clochard. Sa pelisse usée sentait le chien mouillé.
Je la lui fit quitter et lui dis gentiment:
- Elle est toute mouillée. Il faudrait la sécher? Laissez-moi m’en occuper.
Le vieille homme, visiblement harrassé ne me répondit pas.
Il se leva de sa chaise, se dirigea vers l’âtre de la grande cheminée qui trônait sur tout un pan de mur de l’auberge, prit deux chaises inoccupées, les mis dos à dos en prenant soin de les écarter à bonne distance l’une de l’autre puis, étala son vieux manteau soigneusement devant. Le foyer rougeoyant le parsema d'étoiles.
Une brume légère s’éleva lentement. Mesurant ses gestes et économisant sa marche, il revint s’asseoir.
Depuis notre entrée insolite, la défroque séchait et le bonhomme se restaurait avec une apparente satisfaction en me prodiguant de nombreux sourires et signes de tête que je traduisais comme autant de remerciements.
Au contact du grand bol de soupe, ses mains maigres et violacées, lentement se réchauffaient. Assise en face de lui, je contemplais le calme de ce vieil homme qui mangeait avec un appétit faisant plaisir à voir.
Pour ne pas l’embarrasser, je consommais moi-même le potage bien chaud que j’avais commandé. Il me prit l’envie de le questionner: non pas par curiosité non ; mais plutôt pour lui venir en aide si c’était dans mes cordes.
Pas un mot ne sortit de sa bouche édentée; mais ses yeux exprimaient ce qu’il n’osait me dire.
Je compris qu’il ne demandait pas l’aumône et que je devais respecter son silence. Il ne voulait pas être un assisté.
Je sentais sa gêne et je me fis violence pour ne pas insister.
Je me devais de ne pas lui enlever le seul trésor qu’il lui restait encore en ce monde: Sa dignité…
Sans plus se soucier du vieillard grelottant, les gens avaient reprit leur discussion oiseuse.
Ils avaient oublié ma présence et « Personne » comme quoi, la pauvreté n’est bien vue que d’en haut et nul n’est plus aveugle que celui qui ne veut pas voir. Qu’importe les errants pourvu qu’on soit au chaud!…